Une semaine à Valle...

Publié le par Maxime Pinot

Savoir reproduire une performance à plusieurs reprises, sur une semaine de compétition (ou plus), n'est pas une chose aisée. C'est un sentiment particulier, tension entre bien-être, tranquillité intérieure, et crainte du lendemain... Une sorte de monologue intérieur :

« Aujourd'hui, tout va bien, j'ai réussi, encore une manche de plus...

-Et demain ? tu as pensé à demain ? Il faudra refaire aussi bien, peut-être mieux... »

Et c'est à ce moment précis, ce moment où la crainte voudrait nous faire basculer dans des sensations négatives qu'il faut tout faire pour ne pas la laisser distiller ses forces : repenser à ses objectifs, voler comme si cette manche était la première, ne surtout pas commencer les calculs d'apothicaire et stratégies alternatives par rapport aux concurrents directs... Simplement, faire ce que l'on sait faire de mieux, savoir être créatif sans les excès du professeur Tournesol, éviter les plans sur la comète tout en ne se laissant pas aliéner par les autres, être appliqué.

J'ai peut-être touché ça du bout des doigts lors de la Coupe du Monde au Mexique, sur le superbe site de Valle de Bravo. Touché du bout des doigts les concepts que l'on entasse dans le mot « confiance », qui veut tout et rien dire, dans lequel nous avons enterré tous types de sens, quelques fois antagoniques.

 

 

 

Et tout ne commence pas toujours de la meilleure des manières. Un mauvais régime de vol après un start pourtant excellent, une mauvaise lecture de la suite du parcours et déjà un moment de survie après quinze petites minutes de course. Les choses furent remises à plat dès le début, malgré cette dernière manche encore vibrante dans l'esprit lors de la superfinale. Reprendre ses esprits, ne pas se tromper par excès d'optimisme...

Il fallait donc rattraper son retard, revenir sur la tête du groupe, ce qui n'est pas chose la plus aisée pendant une manche de PWC. On arrête de se parler, le silence du monologue intérieur est de meilleur conseil. Et on aiguise sa vision pour trouver les intervalles, les raccourcis, pour juger un taux de montée d'une grappe à plusieurs kilomètres de notre position, pour fondre sur les meilleurs noyaux. Les seuls moyens pour raccrocher une locomotive...

Et puis, tout bascula de nouveau proche du goal, quand, bien installé aux avants-postes, la machine s'emballa, chacun voulant aller chercher sa victoire.

C'est ce moment où une erreur peut-être fatale, où une décision prise en cinq petites secondes peut vous coûter plusieurs minutes, vous voir poser lamentablement... où vous déposer sur un podium de manche.

Pour cette première manche, j'allais expérimenter la première possibilité, alors que nous ne décrochions plus de la tête avec Pierre et Marc depuis une trentaine de kilomètres. Écrasé sous le vent de la montagne, après avoir passé la dernière balise à quelques mètres des cimes, me voilà, fuyant le terrain inhospitalier, en direction de la convergence sur les plateaux au bord du lac de Valle, très bas, les sens déstabilisés... A cent mètres du sol, je trouvai enfin la zone de convergence mais le temps de monter, les quatre échappés étaient déjà loin et le second groupe fondait sur moi... Il fallait rester froid, assurer sa place dans les quinze premiers. Ce que je fis.

La compétition était lancée.

 

 

 

A la faveur de replacements bien sentis dans une zone ascendante mobile, me voilà, propulsé sur la vague de tête juste après le start de cette deuxième manche. Une vague, c'est bien ce que m'évoque un groupe de PWC, qui emmagasine sa puissance dans la montée en thermique comme lorsque l'océan se retire vers le large, avant de déferler sur les cumulus qui pavent le ciel comme des grains de sables projetés par le ressac.

Cette déferlante, j'allais la surfer, du début à la fin (ou presque...), me permettant, avec Pierre et Louis, des initiatives bien en avant du groupe à notre poursuite. Les petits cumulus se déroulaient devant nous pour aider notre cavale. Nous tapions dans les hauts de cycle, alors que chacun, en-dessous, devait se battre pour transpercer la meute. Quelle tranquillité apporte la dominance...

Après les trois balises, un groupe de tête de dix pilotes s'était reformé, pour prospecter la confluence sur le col entre Temascaltepec et El Pedregal. Mais la dominance me filait entre les doigts sur le plateau au nord du Penon, la vague m'envoya valser à quelques kilomètres du goal, juste avant la dernière balise... Des pilotes qui crûrent en mon plan plus au vent me suivirent dans une ligne qui ressemblait à une trajectoire des enfers, à côté de la confluence, terrassés par le groupe ayant réussi à se faufiler dans un mince filet ascendant...

Mon groupe m'assomma en prenant une bombe dans mon dos. Je passai la dernière balise mais ne fis pas encore demi-tour... Il me fallait maintenant un gros thermique que je pensais trouver sur une épaule plus au vent. Après m'être bien collé dans les pentes boisée sous le vent, tout accéléré, pour une séance de rodéo mémorable, je débouchai enfin au vent... dans une véritable ogive nucléaire ! Mon vario hurlait à la mort, approchant les 10m/s dans les coups de boutoirs du monstre qui semblait vouloir faire de ma voile une harpe désacordée... Toutes jambes repliées, buste redressé, me voilà donc à l'altitude de départ pour le goal. ET une nouvelle place dans les quinze premiers, déçu au vu des longs moments de domination durant la course...

 

 

 

Mais la manche suivante n'en fût que plus frustrante, une dure journée de décisions catastrophiques, une longue journée d'énervement contre moi-même. Dès après B1, tout se gâta, alors qu'un groupe, emmené par Honorin, envoyait valser les minutes à notre figure, minée par une option hasardeuse. C'etait huit kilomètres de retard qui s'affichaient, alors que je tournais enfin B2, après une première tentative avorté. Un espace temps...

 

Alors, au milieu de la course, lassé de voir un écart qui ne faisait que s'accroître à chaque nouvelle erreur, je tentai un va tout depuis un confortable plafond à 3600 mètres. Je coupai largement, par un raccourcis osé, à côté de la confluence, espérant la raccrocher plus loin dans une colonne puissante...

Mais pas la moindre colonne au bout de cette transition. Le groupe de tête me piétina avec 1500 mètres de plus, toujours le même espace temps, alors que je sombrais dans un point bas critique... Et comme bien souvent, le thermique salvateur semblait avoir envie de partir d'une zone très rassurante, zébrée d'une belle ligne haute tension. Cinquante mètres au-dessus, mes ronds semblaient hésitants, mais je m'extirpai enfin de ce mauvais pas. Et j'accrochai de nouveau la confluence pour une fin de vol sans histoire, un aller-retour de trente kilomètres dans la convergence, maintenant certain de ne jamais rattraper le groupe de tête... Il fallait donc que cette manche soit ma discard à la fin de la semaine...

 

 

 

La quatrième fût magnifique. Après une première moitié de vol en terrain connu, sous les nuages, dans de superbes colonnes, nous voilà approchant d'Elefante dans une masse d'air plus ventée et donc moins généreuse. La fin de manche était une longue branche vent arrière sur un plateau à 2600 mètres...

Voilà une bonne expérience sociologique pour deviner la provenance géographique de chacun ! Le plat semblait effrayer nombre de pilotes qui se lancèrent dans une option hasardeuse, à plus de 90 degrés de l'axe du goal, pour rester dans les montagnes... Pour ma part, cette douceur m'était familière et cet environnement me faisait penser à Millau ou même au Poupet, avec ces quelques bouts de collines et enfoncements du relief au milieu des champs brûlés par le soleil. J'étais à la maison et je pris donc la tête du nouveau groupe leader.

C'était une véritable bataille stratégique qui commençait au sein du groupe, chacun voulant garder une dominance acquise au thermique précédent. A ce jeu, nous nous détachâmes, Pépé et moi, à la faveur de replacements rapides en thermique, nous retrouvant quelques dizaines de mètres plus haut, nos concurrents marquant la masse d'air comme de petites confettis lâchées en plein vol, dans nos jambes.

Sous le cumulus suivant, Pépé me glissa entre les doigts en trouvant un noyau que je n'attrapai pas, légèrement dessous. A vingt kilomètres du goal, il était maintenant lancé dans une dernière chevauchée solitaire. Je refrènai mes instincts attaquants et le laissai faire, sans le lâcher des yeux, en continuant d'assurer ma domination sur le groupe (et ma seconde place provisoire).

Le magnifique lac de Villa Vitoria se rapprochait rapidement maintenant, le paysage était grandiose (mais la contemplation n'est malheureusement pas le maître mot de ces moments tendus).

Pépé trouva finalement le thermique salvateur qui lui donnait la victoire, tandis que je le traversais une petite minute plus tard sans même l'enrouler, déjà concentré sur le glide final, heureux de ma seconde place, signe d'une maturité accrue dans ma façon de voler, preuve que je savais maintenant gérer les enjeux stratégiques d'une course sans céder à certains instincts pouvant être dévastateurs pour un résultat final...

 

 

 

Installé de nouveau confortablement dans le top 10, j'évacuai toute velléité de contrôle ou d'attaque sur un tel ou un tel pour la manche suivante... Il fallait voler, simplement.

Et ce fut encore une belle course, en surfant la vague, cette fois jusqu'à la fin, dans un groupe de cinq ou six pilotes bien en avance (grâce à une exploitation plus performante de la confluence au retour de B2)) sur le gros de la troupe, composé d'attaquants efficaces : Hono, Michael Maurer, Ulrich Prinz, Yassen Savov et Charles Cazaux. A nous les leading bonus et l'espace, la tranquilité et l'assurance. Quand tu es devant, tu as le temps...

Après s'être envolés dans une ogive proche des Trois Rois, nous enchaînions B3 et le retour sur Divisa, légèrement moins efficacement que les poursuiteurs en furie qui, par la force du groupe, tombaient dans les grosses vz...

Mais nous gardions encore la main, sentant la pression de nos adversaires sur nos talons, le rythme s’accélérant encore un peu, d'autant que nous rentrions dans les vingts derniers kilomètres, avec une seule balise dans le viseur, sur le plateau entre Valle et le Penon...

Je trouvai une petite bulle en compagnie de Charles et Yassen, que nous travaillâmes alors que la grappe fonçait littéralement sur nous... Mais il glissèrent sous nos pieds, comme par miracle, manquant le meilleur du cycle... j'étais propulsé en position de force, plus haut, avec de l'espace... « J'irais bien la chercher cette balise, tout de suite »... Mais je me fis violence, le plateau était haut, les ailes se bagarraient en dessous de moi... « Tourne, encore un peu... ».

Les premiers partirent dans mes pieds. Je fis un tour de plus et écrasai l'accélérateur pour me replacer au-dessus de leurs têtes.

Je pus passer la balise et fuir en direction du bord du plateau, comme une dizaine de pilotes, alors que beaucoup étaient en déroute, très bas...

Hono partit un peu bas, Stef Wyss attrapa un noyau plus fort et se détacha de cent mètres avant le glide final...

Il fallut attendre tard le soir pour l'ascenseur émotionnel de la semaine : encore manqué ! Pensant avoir gagné grâce au leading, je me retrouvais une nouvelle fois deuxième de la manche... Foutu cône !

Mais cette manche me propulsait à une belle cinquième place... Avec une possibilité d'accrocher le podium s'il y avait de grosses erreurs de la part des quatre premiers. Sans erreur, le podium serait fermé... Je me le répétai, plusieurs fois, pour ne pas avoir envie de tenter le diable si je voyais les leaders de la compétition dans les dix premiers, au trois quarts de la dernière manche...

 

 

 

Une dernière manche est un moment unique, peut-être plus encore quand il y en a eu cinq avant... On essaye de garder ses routines intactes, de ne surtout pas se dérégler, d'avaler son petit déjeuner même si le ventre paraît se nouer un peu plus. Descendre une fois de plus dans l'arène mais ne jamais se dire que c'est la dernière, pour rien au monde...

Valle de Bravo décida de nous offrir le plus beau des ciels, et la plus rapide des manches. Ce qui peut facilement prendre la forme d'un cadeau empoisonné...

En flash-back, je me souviens de ce thermique parfait qui à 7m/s, sans turbulence, me permit de recoller le groupe de tête... D'un thermique très turbulent au Penon... d'une course effrénée sous les nuages gourmands, obligé de fuir l'aspiration du centre... d'une dernière chevauchée dans la confluence... De la dernière traversée du lac de Valle... D'un dernier top ten... D'une bière avec les copains pour fêter une belle fin de compétition... D'une lune propice à un vol de nuit à la remise des prix... D'une montée sur l'estrade pour voir d'un peu plus près le podium et les grands pilotes dessus... Et puis quelques boissons de plus, une nuit blanche et un taxi à trois heures du matin direction Mexico...

 

 

Et un long voyage... Le temps de penser un peu et d'espérer que notre sport se relèvera. Parce que c'est ça, que je veux faire quand je serai grand...

 

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