Récit d'une vague scélérate

Publié le par Maxime Pinot

Un peu de temps pour voler pour soi, et un sms de John : « dispo demain ? ». Réponse : « Chaud la braise ! »

Hono se joint à nous le matin pour un vol que nous espérons long et beau, au départ de Saint Hilaire. L'idée étant de descendre dans le Vercors, puis de tirer vers le sud-est direction Embrun avant de remonter. Il fallait au moins ça pour que je daigne pointer le bout de mon nez sur un site que je n'affectionne pas beaucoup.

Au décollage, nous sommes dans le nuage. Les plafonds sont bas, mais la masse d'air active. Nous nous préparons donc tranquillement, en espérant que les nuages voudront bien monter un peu.

Mais à 10h30, rien n'a bougé et je ne tiens plus en place. Dans une petite trouée, je décolle et fais directement route au sud. J'ai tout loisir de contempler le spectre coloré autour de mon ombre dans cette masse d'air déjà active.

Hono me rejoint à Chateau Nardant, où nous montons au plafond, collés au nuage à environ 1000m... Début de vol original.

La descente le long du St Eynard se passe sans accroc. On prend le temps d'enrouler, il est tôt, le sol est proche. Il faut donner du temps au temps.

La Bastille est active et nous partons sur le Néron, quelque peu inquiet sur le plafond pour traverser sur le Vercors...

Nous y réussissons un incroyable 1350m, avec la sensation d'être satellisés ! Tout n'est qu'une question de point de vue. Mais c'est notre ticket d'entrée pour le Vercors.

Le raccrochage dans les falaises de Sassenage est assez facile, les basses couches sont instables, la brise présente mais peu gênante. S'en suit donc le fameux « rodéo-lignes électriques », ce qui vient confirmer une théorie que j'ébauche depuis quelques temps déjà : les thermiques aiment partir des zones flippantes !

John nous a rejoint et nous avançons maintenant de concert. C'est toujours bon de voler avec les copains !

Le plafond ne dépassant pas les 1200m sur les grandes faces du Vercors, nous passons donc par les avants reliefs, très actifs, et où les cumulus sont un peu plus hauts.

La brise est déjà assez soutenue, renforcée par le vent de nord. Nous montons donc en dynamique sur les faces nord-est, avant de trouver les bons noyaux sous le vent.

Ayant pris un peu d'avance sur les copains, je les attends du côté du Serpaton en chambrant un peu à la radio (du genre : « vous savez les gars, Joël Favre a encore des places pour vous en stage cross »). Je me le permets car je sais qu'ils auront tout loisir de le faire à leur tour à un moment du vol ;)

Les plafonds atteignent maintenant les 2000 et nous partons donc rejoindre les belles faces est au sud du Mont Aiguille, une branche qui nous servira pour le potentiel triangle FAI...

Nous tentons un départ vers le Diois mais je rappelle à mes optimistes camarades que le vent de nord-est soutenu à cet endroit pourrait bien nous faire passer une journée à pieds dans une des contrées les plus reculées (mais néanmoins magnifique... Mais quand même!) de notre beau pays...

Et en effet, pour revenir, nous forçons un peu le passage... Tout juste un petit entraînement pour ce qui nous attend plus tard...

Revenu au plafond, nous voilà parti en direction de l'Obiou. Une partie de vol que j'affectionne particulièrement. Venant de la plaine, cette traversée de plat me repose. Se laisser porter dans la masse d'air, décontracté dans la sellette, de nuelle en nuelle, aura toujours sa part de magie.

Je repère un concurrent du Airtour qui traverse le col de Lus. Il s'enfonce un peu trop dans la face nord-ouest alors que les déclenchements sont marqués par les nuelles, plus en avant du relief. J'y fais un petit plein, alors qu' Hono s'offre une séance speed riding, limite acrobranche, dans les sapins.

Et enfin, je sors le premier 2400m du vol sur un sommet voisin, en confluence entre la face sud et le vent de nord. Je file donc sur le Grand Ferrand. Deus aigles me marquent le thermique, puis s'en vont jouer les filles au vent. Magnifique.

L'Obiou est vraiment un massif incroyable, minéral et imposant, presque intimidant. J'attends les copains au nuage et nous faisons feu vers le Pic de Bure. Est-ce que ça va piquer... ou pas ? Va t-il tenir sa réputation dantesque ?

Le vent étant soutenu en nord, je visite déjà la face nord-ouest, prudent, d'autant plus qu'une jolie migraine est en train de me prendre. Voyant que ça ne sort pas, je file donc sur la face sud. Cela sort tranquillement, même pas turbulent, probablement grâce à l'ombre qui règne ici, le ciel étant bien développé...

2700m, je transite pour rejoindre John et Hono qui sont du côté du Pic de Charance. J'essaye de m'hydrater pour faire passer ces maux de tête... et me permets une pose pipi. Mais c'est le drame !Avarie du pénilex ! Je suis littéralement en train de me pisser dessus... Ayant une envie pressante, et trempé pour trempé, je choisis de vider ma vessie... Un grand moment.

Je fais partager mon désarroi aux copains, totalement hilares ! Une seule solution, rentrer au bercail maintenant.

Enroulant de concert avec John, j'ai le temps de lui crier quelques « j'ai froid »... Mais il faut maintenant se reconcentrer car le raccrochage après Gap n'est pas facile. J'espère un bout de confluence en milieu de vallée mais me ravise et revient au relief. Les noyaux sont évanescents et mobiles, nous travaillons donc longuement pour sortir.

Enfin sortis... J'en profite pour retomber directement dans un trou du côté du déco du Sapet, dans la brise forte. Les maux de tête ne me lâchent décidément pas et j'ai l'impression d'être moins lucide dans mes choix et placements.

Je ressors enfin et rejoins le Piolit, en confluence sur la crête, et cela jusqu'aux Aiguilles de Chabrières.

D'ici, nous dominons le lac de Serre Ponçon. Encore une belle vue depuis notre balcon dans le ciel. Un petit moment de poésie... Puis le demi-tour. Au revoir la poésie, bonjour la lutte !

Du Piolit, nous repartons en direction de la Petite Autane. Un premier passage à forcer : 25 km/h tout accéléré, je me fais ouvrir comme il faut. Enfin au vent, un bon 4m/s me redonne un peu le sourire malgré tout.

Mais ce premier verrou n'est qu'un avant-goût de ce qui nous attend.

Nous arrivons dans les falaises en-dessous du vieux Chaillol. Les arbres y sont fortement secoués. Un bon 35 km/h de brise règne en maître ici. Stabilo collé dans le caillou, nous remontons dans un dynamique turbulent.

Un verrou se dessine devant. Nous le tentons une première fois avec Hono. -5 pour moi, -7 pour lui. Ok demi tour ! Nous revoilà dans notre dynamique pourri à se faire secouer les plumes. Je remonte, et tente maintenant un passage par devant. Impossible, le venturi est beaucoup trop fort. Un nouveau demi-tour, une nouvelle lutte dans les falaises... Pendant ce temps, Hono est passé en collant les pentes de très près...

Les maux de tête me lancinent assez fortement maintenant, je ne suis pas au mieux, à la limite d'abandonner. Mais je me remotive. Je remonte en compagnie de John. Nous allons donc nous coller dans les pentes... Et je repense à une théorie scabreuse : « plus tu es près, moins tu tombes de haut... ». En plus de ça, nous prenons maintenant la pluie d'un cunimb qui arrive directement des Ecrins... Je regarde John, il me regarde, et je crois savoir à quoi il pense, parce que j'ai la même chose en tête : « on engage un peu la viande là non ?! ». Juste un peu...

Mais nous passons. Le Pic Queyrel se profile maintenant devant et nous savons à quelle sauce nous allons être mangés. Heureusement, nous trouvons de quoi monter un peu pour nous mettre en confluence sur la crête. Le verrou approche... Comme me l'a appris Steph Drouin, je me cache derrière le point le plus haut de la montagne, sous le vent, et je sors au dernier moment pour passer (je sais, ça peut paraître dingue...). Et je passe pratiquement sans encombre. John néglige cela, n'ayant pas vu l'éperon qui descend le long de la face ouest. Et il s'offre une séance de rodéo en milieu hostile (un RMH pour les initiés). J'en ai peur pour lui. Sa voile part dans des mouvements ultra violents et erratiques. Heureusement, il y a un top pilote en dessous ! Enfin, après une sale minute, il passe au vent ! Je souffle, mais lui probablement plus que moi...

En confluence sur le Cuchon, tout est calme. Un doux moment de repos. J'enroule une jolie colonne en compagnie de pacifiques vautours en vadrouille. La lumière du soir baigne les vallées pendant que je monte tranquillement au vent du nuage, contemplant une nouvelle fois le spectre de Broken. Mais ce n'est qu'un petit moment hors du gros temps...

Avez-vous vu le film Drive ? Si oui, vous vous souvenez probablement de la scène l'ascenseur ? Je vais vivre à peu près la même chose. Un moment de légèreté, intense et beau, avant une descente aux enfers infâme et violente.

Parce que je pars de mon doux nuage de coton, à 3100m, direction le Banc du Peyron. J'y crois. Le cumulus s'étire de la face ouest, jusque sur la face sud. Je pense donc profiter se son aspiration pour passer le verrou.

Cela commence à porter mais ce n'est qu'un faux espoir, le calme avant la tempête.

Une vague descendante incroyablement puissante m'attrape et me jette tout droit vers le sol. Je descends à 8m/s, dans des turbulences effroyables. Je ne vole plus, je suis en chute libre ! J'arrive tout juste à contrôler l'aile pour faire demi-tour. J'essaye d'accélérer pour m'enfuir vers la vallée mais les remous monstrueux m'en empêchent... Je descends quasi verticalement.

En bas, les arbres sont secoués par les rafales. Je prends le temps d'ouvrir le col de ma doudoune pour respirer efficacement. Je suis en mode survie.

Plus je descends et plus la masse d'air est agitée. Je suis à 200 % de ma concentration, il ne faut absolument pas que ça ferme. Je vise un champs, mais la violence de la masse d'air m'empêche de construire une approche. Je me contente de piloter ma voile.

Je peux placer une finale, et les 40 km/h que j'avais de face se transforment maintenant en vent arrière. Je me fais fortement pousser. Je passe entre deux haies d'arbres, et finis dans un champs de blé, sur les jambes. Vivant...

Une fois posé, j'appelle John que j'ai vu aller poser aussi. Tout va bien pour lui. Nous nous inquiétons aussi pour Hono qui a réussi passer dans une vague apparemment un peu moins violente...

Dans mon champs, les rafales sont impressionnantes et très irrégulières. Mon cœur, lui, redescend tranquillement en pression. Et je peux commencer à me maudire !

Cela fait un moment que je sentais que la masse d'air n'était plus vraiment fréquentable. Malgré notre niveau technique acquis grâce à notre formation et aux heures de vol, il ne faut pas oublier que l'ont trouvera toujours une vague plus forte que nous. Un manque d'humilité, doublé de l'envie d'essayer de repousser quelques limites, remonter au nord, au nord toute. On appelle ça griller un joker.

Un coup de tonnerre dans le lointain finit de tout recouvrir...

Sur une note plus légère, me voilà donc au milieu de mon champs, toujours trempé. Pas très présentable pour faire du stop ! Mais je suis quelqu'un de prévoyant, j'ai un short de rechange et des tongs ! Alléluia. Et mon lest... Qui va me servir de douche ! Simple mais efficace !

Je commence donc mon retour en stop. Une accompagnatrice d'un concurrent du AirTour, celui là même qu'on a croisé en l'air, des auvergnats, m'avance gentiment. Puis un ancien accompagnateur en montagne, qui vit maintenant « de l'air du temps » (comme il a raison!) comme il le dit lui-même, me ramène jusqu'à la route nationale. C'est ensuite un gars cool, producteur de fromage et de pain, qui me ramène jusqu'à Corps où il va chercher des crevettes ! Cocasse.

Puis c'est une infirmière en déplacement qui me ramasse le long de la route. On parle du Airtour car son beau frère y participe. Thomas, menuisier-parapentiste ex acrobate me ramène jusqu'à Crolles. Je suis en train de mettre une pilule à John au jeu du stop ! Enfin un couple, étonné de la capacité de nos merveilleuses machines volantes, me dépose à l'atterrissage de Lumbin. Ma voiture est à la Terrasse, chez John. Et je compte bien arriver avant lui. Mais il est apparemment en bon chemin. Peu de voitures passent, je me mets donc à courir... Et cela jusque chez lui. Compétiteur et débile (pléonasme?) jusqu'au bout des doigts de pieds ! C'était le prix pour arriver avec 7 ou 8 minutes d'avance... J'adore le stop !

Nous irons chercher Hono (posé finalement en sécu du côté de la Mûre) à Crolles vers 23h. Un beau vol partagé, un rappel à l'ordre aussi, dont nous discutons autour d'un repas ensemble :

« On s'est fait grave ouvrir non ?

Ah ouiiii ! (tous en choeur) »

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JulienF 23/06/2014 14:41

salut Maxime, je tombe au gré du hasard en surfant, sur ta page. La fin du post me rappele furieusement ce que j'ai vécu y'a 10 jours à Millau. Une degueulante effroyable au dessus du Causse, à "seulement" -6m/s. La sensation de tomber sur ciel, de tenir l'aile comme on peut pour ne pas se la prendre sur le nez. Le virage vent de cul pour s'aligner sur la seul clairière dispo. Arrivé vent de cul, je dois alors pomper pour casser un peu ma finesse avant de finir tout droit dans les sapins du fond. A jouer à ça, je fini par décrocher à 1m50-2m du sol, je m'écrase lamentablement. Je me relève, poignet et cheville gauche bien bien douloureux. La mouise. On organise mon sauvetage, je repli tant bien que mal et je file aux CHU de Millau. Bilan, une fracture non déplacée du poignet et une attèle jusqu'à fin juillet. 200 vols, jamais un soucis, sauf la.
Les conditions ressemblent beaucoup avec du cunimb qui forme, des cumulus qui se soudent, un temps qui tourne à l'orage et des brises qui se mettent en place, trop forte pour nos chiffons...

A+