Birds flying high, you know how I feel...

Publié le par Maxime Pinot

(Trace du vol pour suivre le récit, si besoin: http://parapente.ffvl.fr/cfd/liste/2014/vol/20158817)

A la vue de la météo, belle et sans vent, je ne peux m'empêcher d'ouvrir Google Earth pour rêver un peu de la journée à venir. Une belle occasion pour se balader dans le ciel Franc-comtois, comme au bon vieux temps. Des vols qui souvent me manquent sur les trop rectilignes crêtes des Alpes du Nord...

Alors je divague, imagine décoller d'Echevannes, rejoindre Métabief, puis le Poupet, pour revenir poser, rassasié, sur ce petit site fabuleux... C'est le propre des humains, fermer des boucles. C'est le propre du monde, fonctionner dans une infinie cyclicité. C'est le propre de l'oiseau migrateur, de partir pour mieux revenir, toujours, à son nid de départ. Puis je m'endors...

Sur la route d'Echevannes, en compagnie de Lolo, l'excitation ne fait que monter tant le ciel revête une allure majestueuse à l'est. Le jura s'enflamme déjà et nous appelle. Il est temps d'honorer cet appel, peuple des airs.

Dans me sellette, les avants dans les mains, je ne tiens plus. Il n'est que 12h30 mais la tiède face ouest délivre déjà ses cycles, alors que la face sud-est plantée là, juste au nord du décollage, véritable totem, m'hypnotise. Je m'élance...

En haut de ce premier thermique providentiel, à 1400m, cette brave Enzo me balance une grande demie voile en pleine face, histoire de jauger l'état du pilote pendu à ses suspentes, histoire de me dire : « es-tu prêt ? ». Je le suis, en avant.

Je me laisse bercer en direction de la roche de Hautepierre, mon ticket d'entrée pour le plateau. Déjà, une partie de mon esprit analyse le ciel 10 à 20 kms devant, alors que l'autre partie se concentre sur le déclenchement de cette face toute au soleil, légèrement sous le vent d'un petit nord-ouest.
Le cycle me happe, et c'est à 4m/s que je file vers l'inversion, à 1600m. Au nord-est, le ciel est beau, mais il l'est peut-être encore plus au sud. Entre les deux, direction Pontarlier, le bleu règne ce qui ne m'inspire pas confiance. Vingt minutes de vol et me voilà déjà à une croisée des chemins. Mais vers le sud mon cœur balance. Plane ma belle...

Je sais que je m'engage pour plusieurs kilomètres difficiles mais ma concentration est à son maximum. Je laisse vivre ma voile... Les mètres s'égrainent comme le sable d'un sablier, mais des remous me donnent bon espoir. Je gonfle au vent, et trouve une pompe ténue mais salvatrice à l'est d'Evillers. Je finis par la délaisser pour un cumulus placé sous le vent de ma position... Mais ma décision est arrivée trop tardivement, et me voilà hors cycle.

Je fuis donc en direction d'une combe fermée récoltant la brise près de Sombacour, et où trône un amas de cumulus hétérogène... La dégueulante devient sévère, mais la zone me semble propice.
Enfin je me glisse dans l'ascendance, aux noyaux mobiles, probablement sous le vent d'une zone plus puissante que je ne peux me permettre d'aller chercher tout de suite.
L'ascendance s'homogénéise, et me voilà à 1900 mètres, aux portes d'un tout autre vol.

Je file sur le Laveron, et commence à m'en donner à cœur joie sur l'accélérateur. J'y trouve un solide 3m/s, le premier d'une longue série.
Le ciel est maintenant magnifique, comme dans les livres, chaque cumulus comme une offrande à ce pauvre parapentiste qui déambule dans un décor somptueux : Les Alpes suisses et françaises comme l'Antarctique et ses icebergs au loin; le Jura en folie; le lac de Malbuisson scintillant et ridé par une légère brise... Ai-je bien mérité un tel balcon sur ce monde ? La grise pollution des jours précédents s'est dissipée, mais jusqu'à quand...

Le cumulus des Longevilles est digne des meilleurs livres de météo, actif et puissant.
Du haut de mes 2300 mètres, je file voir si des amis parapentistes se préparent au décollage ouest de Métabief, mais il n'y a personne...
Que faire maintenant ? Il est tentant de descendre le Jura direction Genève, ou de le remonter vers Mauborget. Mais cela me semble trop simple, joué d'avance... Puis je porte mon regard vers l'ouest. Je vois le Poupet à une quarantaine de kilomètres d'ici, et le ciel qui semble vouloir m'aider à le rejoindre. Feu...

Me voilà embarqué dans une partie de vol que j'imaginais être difficile, compliquée par les brises...
Mais cela se transforme en un long vol dauphin épique et anthologique, sur plus de trente kilomètres.
La Enzo (je ne peux pas encore dire « ma » Enzo) restitue chaque mouvement de la masse d'air, et rebondit tout azimut dans son élément préféré : la turbulence face au vent. Je joue de l'accélérateur et de l'appui sur les B.

Je m'efforce de faire un tour de temps en temps histoire de rester dans la zone de flottement que j'estime la meilleure : entre 1800 mètres et la base du nuage. C'est aussi la tranche où je ressens moins les brises de surface présentes du fait de la forte activité du massif jurassien.
Alors que j'avance, je ne peux m'empêcher de penser à un phénomène de confluence. J'ai l'impression de me balader sur les plateaux mexicains de Valle de Bravo, dans les mêmes systèmes. Mais j'ai du mal à en expliquer la formation. Encore une fois, le ciel garde ses mystères, mais aujourd'hui, c'est pour mon plus grand plaisir. Quand quelque chose marche, et qu'on ne peut le comprendre, il faut se résigner à voir l'évidence même de notre situation: tout va bien, et il n'y a plus qu'à se laisser glisser.

Je profite de la fin de mon incroyable chevauchée du côté de Nans-sous-sainte-Anne, car devant le bleu ne laisse rien présager de très bon. Il n'est que 15 heures, ma vitesse moyenne a été très élevée. Je ne peux me permettre de gâcher deux à trois heures de convection de plus ! Surtout que de magnifiques petits cumulus me font de l'oeil sur la bordure sud de la forêt de Chaux. Je suis de retour dans mon jardin, continuons le jeu...

Je ne peux obliquer vers le Poupet, face à la brise de nord-ouest. Alors je pars en direction de Myon, où une véritable chape de plomb, cette stabilité écrasante, m'emprisonne. Je prends conscience de la masse d'air dans laquelle je viens de m'aventurer. Elle est tiède, désorganisée, subsidente. Alors que je virevoltais dans un froid des plus bénéfiques jusqu'ici...

Un déclenchement bien maigre me permet de remettre les choses en perspective : sur ma droite, toutes ces boucles façonnées par le Lison et ces petits reliefs pourraient m'offrir leurs déclenchements pour un retour à la case départ sans trop d'encombres. Droit devant, ces cumulus au loin dans la plaine... Je ne tiens pas, l'appel est trop fort.

Je force la crête de By... Que c'est plat !
Je n'ai pas assez d'altitude pour passer sur les faces sud d'Ivrey et me retrouve donc enfermé sur ces faces ouest trop peu pentues, inertes.
L'euphorie cède place au malaise. Je n'ai qu'à jeter un coup d'oeil vers le ciel pour comprendre mon désastreux placement, trop loin de la crête de Port-Lesney sur laquelle quelques petites nuelles forment paisiblement. Trop loin de ce plateau que je regrette déjà d'avoir quitté. Dans l'entre deux... Bordel !

Quelques misérables remous n'y feront rien, et quelques jurons lancés au ciel non plus. L'empathie, ou le discernement, manquent cruellement, quand il faut rejoindre trop tôt cette foutue terre ferme.
Jeter mon casque de rage, une fois les deux pieds au sol, ne me calme pas plus.

Il me faudra deux bonnes heures, ranger ma voile et discuter avec mon sympathique chauffeur qui se propose gentiment de me ramener jusqu'à ma voiture, pour digérer mon excès de gourmandise... Et pour me rappeler à quel point cette journée était belle !

Je ne peux m'empêcher alors de penser à l'introduction de cette fabuleuse chanson de Nina Simone (maintes fois reprise, mais jamais égalée): Feeling good.

"Birds flying high you know how I feel

Sun In the sky you know how I feel

Breeze driftin' on by you know how I feel

It's a new dawn, it's a new day, it's a new life for me

And I'm feeling good..."

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